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Eloge du vouvoiement



Ringard, le vouvoiement ?

Le "vous" serait-il condamné à disparaître, comme le panda et l'éléphant d'Afrique ?


Reconnaissons-le, le vouvoiement impose d'office une distance, une division des espèces. Il rappelle l'aristocratie, la relation de maître à serviteur. On ne veut plus vouvoyer car on ne veut plus de cette forme d'autorité, des relations à sens unique. On veut communiquer d'égale à égale entre deux amis potentiels, tu1 et tu2.


Tu=tu

Le tutoiement systématique, la féminisation des mots et le mariage gay sont les trois symboles du changement de paradigme qui s'opère sous nos yeux. Exit la société patriarcale et bienvenu dans le village planétaire. Celui où le personnel côtoie le privé. Où l'intime se donne à voir sur les réseaux sociaux. Les relations sont horizontales, la pyramide sociale a été remplacée par un monde plat.

C'est plus simple, c'est plus sympathique, c'est plus rapide aussi. Mais n'a-t-on pas perdu quelque chose au passage ? Quand tout le monde a eu une montre au poignet, on a commencé à regarder avec nostalgie les vieilles horloges. Le vouvoiement sonnera-t-il bientôt minuit ?


Le tutoiement est-il un anglicisme ?

Car c'est vrai, aujourd'hui, tout le monde tutoie tout le monde.  C’est le « you » américain qui s’applique aux relations intimes comme aux rendez-vous professionnels. On donne du "tu" à la maison, du "tu" à l'entreprise, du "tu" dans les écoles, il n'y a plus que dans les courriers aux impôts où l'usage du "vous" se maintient encore.

Le tutoiement devient le faisceau unique de communication. J’en ai même vu certains qui tutoyaient leur téléphone portable. « OK Google ? ». La frontière entre le privé et le professionnel, entre l’humain et la technique tend à s’effacer. De toute façon, nous sommes à l’époque des grandes migrations et du transhumanisme, le travail de sape a déjà commencé. Tutoyer quelqu’un ne veut plus rien dire, tu comprends ?

Le tutoiement est un cadavre qui sent la rose. On tutoie partout, on tutoie nulle part, tout le monde et personne. Dans la rue, au travail, sur les réseaux sociaux, dans les émissions télévisées. Il suffit de rencontrer une personne une ou deux fois pour que le tutoiement s’installe. D’office. Sans rien dire. Sans rien demander.

Un jour que nous parlions du tutoiement avec une collègue de travail, celle-ci m’expliqua que le chef de service la tutoyait mais qu’elle continuait de le vouvoyer, c’était impossible de faire autrement. Il avait une règle tacite : il avait le droit de la tutoyer, par l’inverse. D’ailleurs, elle n’aurait jamais pris l’initiative de le tutoyer en premier.

Le tutoiement n’est pas toujours un signe d’égalité. Même quand on tutoie son patron, on sait à qui on parle et il sait à qui il parle. Le tutoiement n’efface pas la relation du salariat. Mais nous sommes tous des collaborateurs, n'est-ce pas ?

De même que les réseaux sociaux exploitent le sens positif du mot « ami », les collègues de travail, les présentateurs télé et les serveurs dans les bars utilisent le tutoiement comme une menue monnaie. Cela ne coûte pas cher et cela fait plaisir à tout le monde.


Le tutoiement s'impose dans la société française

Le tutoiement possède cette force intrinsèque qu’on peut difficilement le refuser. Dire « vous » à quelqu’un qui vous tutoie impose une distance, une gêne. « Comment vas-tu ? », « Bien, et vous ? ». Cela peut être pris comme un rappel à l’ordre. Comme une gifle. On a fait quelque chose de mal ? Le vouvoiement finit par être pris comme un manque de respect.

J’ai connu un formateur qui appréciait d'être tutoyé par ses élèves mais qui les vouvoyaient, lui, systématiquement. C’était sa manière de montrer qu’il respectait ses élèves. Les professeurs qui vous tutoient ne sont pas toujours ceux qui vous respectent le plus.

Malgré cela (ou à cause de cela), le tutoiement devient la norme, le plus petit commun dénominateur de la société française. La société n’est pas plus égalitaire pour autant, mais les convenances sociales recouvrent d’autres formes : le vocabulaire utilisé, les vêtements, la voiture, etc.




Comment peut-on encore vouvoyer autrui ?

Trop souvent, on tutoie l’autre par défaut. On tutoie car on ne sait plus comment vouvoyer.

C’est comme ça, le vouvoiement devient rare. Usité. Presque kitch. Comme un point-virgule au milieu d'une phrase. Bientôt, il rejoindra le subjonctif imparfait dans les oubliettes de l’Histoire.

Vous. Pronom personnel. Deuxième personne du pluriel. Autrefois : formule de politesse utilisée avec « Monsieur » ou « Madame ».

Un jour, on n’appellera plus les gens que par leur prénom, le nom de famille servira seulement aux administrations. Il n’y aura plus de raison de vouvoyer puisque « Madame, Monsieur » seront remplacés par un simple « Bonjour ».

Dans 1984, Georges Orwell présentait une société totalitaire qui simplifiait la langue dans le but de simplifier aussi la pensée. C’est ce qu’il appelait la novlangue.

On ne lutte pas contre un mouvement de fond, contre une vague qui engloutit tout, on tente seulement de surnager, de garder la tête haute.


C'était mieux avant

Il existait pourtant de très beaux usages du vouvoiement :

a) le vouvoiement amoureux : les rencontres amoureuses sont aujourd'hui si rapides que nous n'avons plus le temps de nous vouvoyer

b) le vouvoiement envers les personnages âgées : avant d'être de "jeunes sexagénaires" (parce que dans sexagénaire, il y a sexe), les seniors paraissaient leur âge et les jeunes savaient à qui ils avaient affaire

c) le vouvoiement envers les personnes qui incarnaient une fonction dans la société, comme les hommes politiques, les intellectuels, les commissaires de police et les parrains de la mafia : aujourd'hui, il faudrait plutôt aller chercher de côté de facebook et de YouTube pour voir qui sont les "personnes influentes"

d) le vouvoiement envers les personnes douées d'un certain prestige, comme Coluche et l'Abbé Pierre : aujourd'hui, il n'y a plus de Coluche ou d'Abbé Pierre

Par ailleurs, le "vous" est plus doux que le "tu".


Utiliser le tutoiement, respecter le vouvoiement

Pour être honnête, je tutoie aussi.

Dans mon secteur, celui de la formation pour adultes, plus personne ne se vouvoie, c’est déjà fini depuis longtemps. Je tutoie aussi les gens que j’accueille dans une association, je les intègre dans une « famille ». Je leur serre la main ou je leur fais la bise, c’est plus convivial. Il n’y a pas de mal, non ?

Pourtant, je prends plaisir à vouvoyer quand l’occasion se présente. J’aime vouvoyer les vieux messieurs et les vieilles dames. J’aime qu’ils ou elles me vouvoient. J’ai l’impression de revenir à une autre époque, où l’on portait des costumes, des robes et des chapeaux. J’entends « Singin in the rain » de Gene Kelly et « Aux Champs-Élysées » de Joe Dassin.



Vous l’aurez compris, je ne suis pas pour le port du vouvoiement intégral. Le vouvoiement, quand il n’est pas rigide, peut être compris comme une forme d’hospitalité. Vous serez toujours le bienvenu chez nous.

D’ailleurs, je vous embrasse.

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